Notre lettre 1334 publiée le 18 février 2026
RETOUR SUR LES SEPT SACREMENTS
D’HIER ET D’AUJOURD’HUI
UNE CHRONIQUE
DE PHILIPPE DE LABRIOLLE
En publiant son Bref examen critique des nouveaux rituels applicables aux sacrements dispensés par l’Église, rénovés selon l’esprit du Concile Vatican II, l’abbé Claude Barthe a créé, sous le titre Les sept sacrements, d’hier à aujourd’hui (éd. Contretemps, Versailles, nov. 2025), une ligne de partage des eaux. Il y a ceux qui tendent au Ciel, et ceux qui tendent au monde. Si le milieu traditionaliste affiché, célébrant dans ses propres locaux comme la Fraternité Saint Pie X, ou toléré par l’évêque diocésain comme les Fraternités ex-Ecclesia Dei, n’a pas ménagé son approbation au travail courageux de son auteur, c’est un tout autre son qu’ont exprimé deux missionnés diocésains, l’un de Lyon, l’autre de Strasbourg. La Nef a offert ses colonnes à ces deux détracteurs, attachés pourtant à la messe traditionnelle, et véhéments plus que la seule controverse ne paraissait l’exiger. Pourquoi cet opprobre ?
De fait, les deux prêtres sont indignés. Boileau ayant déclaré « tout protestant fut pape une bible à la main », les censeurs tiennent l’exposé de leur confrère pour un libre examen luthérien qui ne dit pas son nom. Voilà pour la forme. Partant, le fond ne vaut guère plus, et le fonds est « sommaire », trop « bref » pour être honnête. Passez muscade !
Or, que dit en substance l’abbé Barthe, suspect, tel Prométhée, de s’approprier le Logos dont le successeur de Pierre est le seul détenteur ? Il déplore l’appauvrissement du sacré, du combat contre la malice et les embûches du démon, la substitution d’une symbolique festive prosaïque à la symbolique du Salut à conquérir, autant qu’il dépend de chacun des baptisés. Oui, que dit réellement l’abbé Barthe, qui bénéficie de l’approbation de Mgr Athanasius Schneider, dont la préface vaut imprimatur, sinon que la réforme dérivée de Vatican II est responsable d’une religion affaiblie, de rituels fades, animée d’un esprit de rupture avec la Tradition, lequel appauvrit gravement la vitalité de l’Église. Ce que le sociologue Guillaume Cuchet, depuis une décennie, chiffre avec méthode.
La lucidité, aussi impartiale que possible en pâte humaine, peut observer et quantifier chez le chercheur patenté ce dont les conciliaires, à la façon de Tartuffe, détournent l’œil : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir / Par de pareilles objets les âmes sont blessées/ Et cela fait venir de coupables pensées ». Par voie de conséquence, la réplique de nos deux protestataires se résume à l’argument d’autorité : Roma locuta est, causa audita. C’est confondre la soumission à une décision de justice et quelque inhibition dans l’exercice légitime de nos facultés de discernement. En pratique, si les deux détracteurs sont mieux en cour, et plus près du manche que de la cognée, ils ne sont pas plus qualifiés que celui qu’ils tancent vertement, puisque, à les en croire, seule Rome a qualité.
Il n’empêche ! Leur montée au créneau, motu proprio ou pas, est- elle fortuite ? Si l’abbé Barthe se fait discret sur ce point, il n’est pas interdit de l’être moins que lui, et de noter qu’un plaidoyer pro domo pourrait bien justifier ce cordon sanitaire, incommodant entre prêtres réputés traditionnels. « Car pour être dévot, je n’en suis pas moins homme » et pour être en soutane et parler latin, les honneurs du siècle sont-ils à dédaigner ? Sans aller jusqu’à prêter à ces combatifs quelque ambition excessivement mondaine, il est permis de valoriser avec Saint Augustin la concorde civile, qui est propice à la mission, quand d’autres s’en servent pour abuser des plaisirs de la vie. Lorsque l’abbé Barthe, suivant en conscience la sagesse de la Tradition catholique, s’honorant de dire ce qu’il voit, et même, comme disait Péguy, de voir ce qu’il voit, s’aperçoit que les flèches partent d’un camp qu’il croyait allié, n’est-il pas fondé à s’en étonner ? Et à s’interroger sur ce qui, en raison d’autres alliances, et d’autres priorités, les a incommodés au point de sortir l’épée fratricide ?
Quel est le casus belli principal entre ces Curiaces blessés et notre Horace vigoureux? Autant le dire clairement. Si celui-ci défend la cohérence de la Foi de toujours, reçue des Apôtres par l’Écriture et la Tradition millénaire, ceux-là, dont le for interne reste leur affaire privée, affectent l’exercice de leur ministère. Celui-là même que leurs propres fidèles supposent traditionnel et fauteur de salut, puisqu’ils en fréquentent les paroisses dédiées.
D’aucuns parmi ces frileux compassés, circonscris dans l’enclos réservé, pour ne pas dire l’abcès de fixation, ne partageraient-ils pas, en glissant sur quelque pente savonneuse, la dénonciation soutenu par Mgr Schneider, d’une politique pastorale de tolérance généralisée ? Celle-ci étant la ligne générale imposée depuis Vatican II. Précisément depuis le retentissant « Plus jamais la guerre » prononcé à la tribune de l’ONU le 4 octobre 1965 par l’irénique Paul VI, valant démilitarisation des soldats du Christ, et d’eux seuls….Oui, si des habitués des réserves d’indiens se laissaient tenter par la vision binoculaire donnée par la nature, et se risquaient à adopter le point de vue exposé, arguments à l’appui, par l’abbé Barthe, laissant ainsi cristalliser le sentiment réfréné in petto ? Bref, si s’imposait à eux l’évidence d’un « Bon sang, mais c’est bien sûr ! ».Les champs clos tolérés par les évêques respectifs des tradi-ma-non-troppo serviraient alors, non à réduire l’opposition à la réforme conciliaire, mais à lui offrir des arguments.
La réforme conciliaire est un bloc, au sens donné par Clemenceau pour qualifier la Révolution. Voilà le pavé dans la mare, lequel honore l’abbé Barthe qui met un mot sur la chose. C’est un tout cohérent, que ce rouleau compresseur hiérarchique, qui renvoie toute référence traditionnelle dans l’Histoire d’une Chrétienté sans présent ni avenir. Pour l’Ordinaire diocésain, concéder la Messe traditionnelle, et en dissocier l’expression traditionnelle des sacrements adjacents, c’est reprendre d’une main ce que l’on donne de l’autre. C’est surtout empêcher la mise en perspective d’ensemble, celle du bloc délétère qui rend compte du fiasco. Deux religions s’affrontent dans l’Église. Entre la religion de l’homme qui se fait dieu, et celle de Dieu qui s’est fait homme, Paul VI prétendait le 7 décembre 1965 légitimer une « immense sympathie », dans un des discours de clôture de Vatican II. Si Paul VI a eu raison, c’est l’ensemble de ses prédécesseurs sur le Trône de Pierre qui n’ont rien compris au film.
En réalité, la religion de l’homme qui se fait dieu n’a pas d’autre unité que celle qui l’oppose à la Foi de toujours. Dès lors qu’elle est commune à des souverains, il n’est pas surprenant qu’elle soit à la carte. Le client est roi. L’usager imprime son sceau, et s’en vante. Et quand l’Église, rompant avec l’autorité qu’elle tient du Christ, se met à proposer la foi et non à l’enseigner, l’effet déplorable est qu’elle n’intéresse plus personne, sinon dans les marges de la courbe de Gauss. En mettant des mots sur le réel observable, l’abbé Barthe aide les fidèles de bonne volonté à rassembler les morceaux du puzzle. Du bloc enfin perceptible émerge le sens, et les « variations Goldberg » autour de l’aria axiomatique sont à l’avenant : La lex orandi de la religion conciliaire est qu’elle doit permettre à son public de n’en concevoir aucune contrariété. Paix générale, cette fois, laquelle prévaut sur les exigences du salut des âmes. Nous sommes au Christ, donc nous sommes au monde. Les plus exposés à en saisir la perversion ne sont-ils pas les fidèles des paroisses desservies, et surveillées, par nos furibonds, Celui qui porte le fer depuis cinquante ans, et doit en subir les sarcasmes de faux-frères, commence à leur chauffer les oreilles. La priorité est de ne pas être confondus avec ce fâcheux, sécurité diocésaine oblige…
Il est intéressant de noter que l’« assistance du Saint-Esprit », rappelée par Léon XIII en termes solennels, notamment, comme acquise au Souverain Pontife, sert d’argument au courant « Non una cum » pour déclarer invalide tout pape s’écartant « de façon impressionnante » de la Tradition. Ce qui entraîne, on le comprend, depuis Paul VI, une cascade affolante de nullités sacramentelles. Réciproquement, la canonisation à marche forcée des papes Jean XXIII, Paul VI et Jean Paul II, était-elle une façon crédible de sanctifier Vatican II, en clouant le bec de ses détracteurs ? Faute toutefois d’en effacer le désastre, la manœuvre fit long feu. Depuis quand la promotion récompense-t-elle le gâchis ? L’Esprit Saint ayant animé la Chrétienté avait-Il subitement pris en grippe Son Œuvre ? Ou tout simplement, affecté par le grand âge, s’était-Il embrouillé dans ses fiches ? Pour échapper au dilemme du vrai pape affichant un aberrant culte de l’homme, une revue canadienne, Vers Demain, affirmait que Paul VI avait été remplacé par un sosie, quelque grain de beauté manquant à l’appel en comparant les photos.
On notera que la légitimité des nouveaux sacrements est laissée à l’entière responsabilité de Rome, qui entend les imposer malgré l’appauvrissement qui en détourne. C’est en raison d’un droit naturel à chercher notre bien que la forme appauvrie ne passera pas par nous. Analogiquement, l’uranium appauvri ne rend pas les services espérés de la forme enrichie. Pour autant, remet-on en question la parentalité de parents défaillants ? Les parents décevants ou défaillants ne courent-ils pas les rues ? Cela ne les déchoit pas de l’ontologie qu’ils sont loin d’assumer en perfection. La Providence a disposé que la vie, qui est un bien, soit transmise par des êtres imparfaits. L’imperfection demeure, à discerner.
Si le nom de père, dont seul Dieu est la pleine expression, et dont toute paternité dérive, et l’incarne à proportion qu’elle s’y réfère, est commun à tout exercice paternel urbi et orbi, pourquoi le clergé, père ou abbé, serait-il préservé d’ignorer l’assistance offerte à sa condition cléricale ? Par extension, l’élection par le Conclave sanctifie-t-elle ipso facto ? Le Saint-Père serait-il le seul de nos semblables à ignorer toute confusion entre le bon grain et l’ivraie, et perdre ainsi tout mérite à choisir le vrai contre le faux ? Notre Père Adam, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, fut capable de constater que sa dominance sur les espèces animales ne suffisait pas à estomper sa solitude, et de s’en ouvrir à son Créateur, qui valida la légitimité d’un tel constat, et pourvu derechef. Percevoir un manque et l’exprimer en se tournant vers Dieu, dès l’origine, et en lui donnant le visage du Christ, depuis l’Incarnation, est un honneur bien compris pour l’homme de bonne volonté.
Résumons-nous : Les abbés qui, de Lyon et de Strasbourg, ont cherché querelle à l’abbé Barthe, occultant le soutien épiscopal qui lui fait honneur, ont eu peur d’être suspects d’avoir plus en commun avec leur aîné qu’avec leur évêque. Leurs fidèles, tant de Lyon que de Strasbourg, pouvaient croire que tel était le cas. Ces derniers, désormais détrompés, doivent comprendre que sous la houlette de ces pasteurs-là, ils sont priés de filer doux, comme leurs pasteurs filent doux eux-mêmes. La vérité n’est plus indéfectiblement celle d’hier et de toujours, cohérente, lumineuse, normative, de guidance assurée contre vents et marées ecclésiaux. Le politicien Edgar Faure, connu pour ses palinodies, arguait en défense : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». L’Esprit-Saint, lui, n’est pas en alternance le mistral ou le sirocco. Il souffle en cohérence avec le Christ. Son assistance conduit là où le Christ et le Père attendent les âmes. Quant à la hiérarchie qui manipule la caution trinitaire au profit de sa gnose, sera-t-elle mieux traitée par le Juste Juge que les « serviteurs lâches et paresseux » du paragraphe 48 de Lumen Gentium, l’une des deux seules Constitutions Dogmatiques du Concile Vatican II ?
Philippe de Labriolle
Psychiatre Honoraire des Hôpitaux




