Notre lettre 735 publiée le 27 février 2020

A ROME, UN EXCEPTIONNEL ÉVÉNEMENT LITURGIQUE ET MUSICAL EN PROLOGUE AU COLLOQUE DU CIEL



Le 19 février, a eu lieu à Rome un exceptionnel événement liturgique et musical, une sorte de « chapelle papale ». Les voûtes des Sancta Sanctorum ont longuement résonné de chants liturgiques en « vieux romain ».


Ce qui reste de l’ancien palais des papes


A côté de la basilique Saint-Jean-de-Latran, la cathédrale de Rome, Mère de toutes les Églises, se trouvait l’ancien palais des papes, le palais du Latran, qui fut leur résidence durant mille ans, de 313 à 1304. Abandonné lors de l’« exil » à Avignon, l’énorme bâtisse – une vraie ville ecclésiastique dans la Ville éternelle, magnifique selon Dante – se dégrada, fut ravagée par des incendies et des pillages, de sorte qu’elle ne fut plus habitable par les souverains pontifes.


Lors de leur réinstallation définitive à Rome, les papes séjournèrent à Sainte-Marie-Majeure, avant se fixer au Vatican. En 1586, Sixte V, fit détruire les restes du palais médiéval du Latran pour faire construire celui, de dimensions plus réduites, que nous connaissons et qui abrite le Vicariat de Rome (le cardinal-vicaire et ses services qui gouvernent la Ville au nom de l’évêque de Rome, le pape).


Sixte V ne conserva de l’antique palais que deux éléments :

- la Scala Sancta, un escalier de 28 marches, que la tradition médiévale assure être la Scala Pilati, l’escalier du palais de Pilate, gravi par le Christ lors de son procès, qui aurait été transporté miraculeusement de Jérusalem à Rome. Cet escalier est gravi pénitentiellement, à genoux, par les pèlerins les plus pieux, surtout durant la Semaine Sainte, pratique attestée depuis le jubilé de 1450 (Martin Luther, lorsqu’il était un moine augustin dévot, l’aurait lui-même gravi… pour gagner l’indulgence attachée).

- la chapelle privée des papes, lorsqu’ils résidaient au Latran, qui se trouve au sommet de cet escalier de Pilate. Elle est dite Sancta Sanctorum, Saint des Saints (littéralement : Les Saints des Saints), d’une part parce que seul le Pape et son service immédiat pouvaient y accéder, et d’autre part et surtout parce qu’elle conservait de nombreuses reliques, des Sancta, de très grande importance, notamment les chefs (les têtes) de saint Pierre et de saint Paul. D’où l’inscription que fit apposer Sixte V au-dessus de l’autel : « NON EST IN TOTO SANCTIOR ORBE LOCUS » qui se traduit par "  Il n'est point de lieu plus saint dans le monde entier". Les reliques ont été depuis transportées en d’autres lieux. Il n’y reste aujourd’hui qu'une icône réputée acheiropoïète, non hominis manu picta, c'est à dire non peinte de main d'homme, qui aurait été commencée par saint Luc et terminée par les anges : elle représente le Christ en gloire, et est largement recouverte de lames d’argent.


C’est dans cette chapelle illustre, dédiée à saint Laurent (San Lorenzo in Palatio), qu’a eu lieu l’événement que nous rapportons.


San Lorenzo in Palatio, l’antique chapelle papale

 



Il faut savoir que l’expression chapelle papale a une double acception :

- Par chapelles papales comme fonctions, on désigne les cérémonies solennelles célébrées dans les chapelles palatiales, ou dans les basiliques romaines, ou ailleurs, selon le cérémonial mis ultimement au point sous Innocent VIII et publié sous Léon X, cérémonies auxquelles le pape assiste ou qu’il célèbre lui-même, vêpres, matines, messes pontificales, et autres fastes, en présence des cardinaux, patriarches, archevêques et prélats présents à Rome, avec les premiers dignitaires de la cour papale, et les membres de la Famille pontificale.

- Et par chapelles papales comme lieux, on désigne les chapelles palatiales du pape, jadis celles du palais du Latran, la chapelle privée San Lorenzo in Palatio étant la plus illustre, les chapelles du palais d’Avignon, ou plus tard celles du palais du Vatican, spécialement la Chapelle Pauline puis la chapelle Sixtine. Ce sont les lieux par excellence où l’on célébrait selon les usages dits « de la Curie romaine ».


Vu les dimensions relativement réduites de San Lorenzo in Palatio, le pape y célébrait vraisemblablement des messes basses, mais peut-être aussi des fonctions plus solennelles. En tout cas, les livres qui y étaient utilisés étaient les livres liturgiques romains. Il faut même ajouter que, parmi les diverses traditions liturgiques romaines – dont les différences étaient certes infimes : par exemple, au Latran, était célébrée telle messe votive qui n’existait pas à Saint-Pierre –, celle dite « de la chapelle pape », considérée comme la plus pure, est devenue, à partir du XIIIe siècle, la norme des normes.


C’est elle que « canonisa » le Concile de Trente et les papes qui l’appliquèrent, en faisant des livres de la chapelle papale, dont furent collationnés pour ce faire les meilleurs manuscrits et les meilleures éditions, les livres normatifs pour toute l’Église latine. Spécialement, le missel de 1570, édité par saint Pie V, n’est autre que l’antique missel de la chapelle papale, usité notamment à San Lorenzo in Palatio.


Le concert sacré du 19 février 2020

 



C’est donc dans ce lieu très auguste qu’a eu lieu un concert sacré donné en préface au colloque du Centre International d’Études Liturgiques, premier colloque d’une nouvelle période pour le CIEL, dont nous parlerons dans une prochaine lettre. À cette occasion, le P. Gabriel Díaz, Délégué Général du CIEL, a obtenu la permission tout à fait exceptionnelle d’organiser à San Lorenzo in Palatio cette manifestation et il a demandé à Marcel Pérès d’en être le maître de chapelle. Ce musicologue, fondateur du CERIMM (Centre Européen pour la Recherche sur l'Interprétation des Musiques Médiévales), organiste, musicien vocal, directeur de l’ensemble Organum, fait partie de ceux qui ont rebattu les cartes en matière d’interprétation du plain-chant d’église, en se détachant de la manière mise au point à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle par l’abbaye de Solesmes*, analogiquement comme l’avaient fait les « baroqueux » en matière de musique du XVIIe et du XVIIIe siècle.


Marcel Pérès entend faire revivre le chant qualifié de « vieux romain ». Cette appellation fait référence à la liturgie romaine d’avant les Carolingiens, extrêmement mal connue, il faut le dire. Les Carolingiens importèrent dans le monde franc et germain les livres romains pour qu’elle y supplantât la liturgie latine gallicane. Ce qu’elle fit, mais en s’hybridant pour une part avec les liturgies locales. Cette liturgie dite « romano-franque » fit retour à Rome à l’époque de la Réforme grégorienne, au XIe siècle, pour devenir, spécialement pour la messe, le rite romain qui est parvenu jusqu’au concile Vatican II, et de haute lutte jusqu’à nous.


Le chant liturgique romain a opéré un même « voyage », vers les terres franques, devenant le chant romano-franc, puis revenant à Rome et connu sous le nom de « grégorien ». Les plus savants musicologues tentent de discerner, tant dans les textes que dans l’interprétation des pièces – au moins telle qu’on croit pouvoir la reconstituer –  ce qui est proprement d’origine ancienne romaine, ou ce qui témoigne d’usages gallicans, hispaniques, aquitains, milanais, etc. Marcel Pérès discerne, pour sa part, une autre césure, lorsque la papauté, au XIVe siècle, quitte Rome pour Avignon, et il étend ainsi plus largement l’appellation de « vieux romain ».


Avec un ensemble de 15 chantres, dont deux professionnels haut de gamme, auxquels se sont joins les voix de prêtres, séminaristes et laïcs, alors que la nuit tombait sur Rome, Marcel Pérès a fait retentir dans San Lorenzo in Palatio son chant profond si caractéristique, usant de la corde archaïque de récitation, avec un rythme puissant, et cela au moyen de pièces toutes prises dans l’Office exultant de Pâques :


- Kyrie – In Christi nomine incipiunt vesperas,

- L’antienne Signum salutis,

- Le Tollite portas, qu’on chantait lors d’une antique procession de la nuit pascale où l’on portait l’image du Christ à l’autel,

- Le Viderunt omnes fines terræ salutare Dei nostri, « Tous les confins de la terre ont vu le salut de notre Dieu », qui fut une pièce emblématique de l’École Notre-Dame au XIe siècle pour Noël et Pâques,

- Et le célèbre verset alléluiatique Hæc Dies quam fecit Dominus, « Voici le jour que le Seigneur a fait », suivi de l’Alleluia, Pascha nostrum immolatus est Christus, « Alleluia, le Christ, notre pâque a été immolé ».


Ainsi, la quinzaine de privilégiés auxquels il fut permis d’entrer avec les chantres dans la chapelle palatiale, et qui entendirent cette « liturgie » assis sur les bancs de marbre de Saint-Laurent, purent se croire revenus à la papauté d’avant Avignon, alors que la chapelle était en pleine fonction, comme le leur fit remarquer le P. Díaz. Ils ont pu s’imaginer replongés au temps d’Innocent III et de ses fastes liturgiques, dont le missel tridentin, comme l’observent les historiens de la liturgie, est l’héritier direct. Émotion esthétique et spirituelle pour ces usagers de l’usus antiquior d’une rare intensité, qu’ils ne sont pas prêts d’oublier.


* Parmi eux, Dominique Vellard et l’ensemble Gilles Binchois, Jean-Christophe Candau et l’ensemble Vox Cantoris, Damien Poisblaud, Xavier Bisaro, l’historien et musicologue, récemment décédé.


 

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