Notre lettre 519 publiée le 1 décembre 2015

COMMENT INSTALLER PACIFIQUEMENT ET DURABLEMENT LA FORME EXTRAORDINAIRE EN PAROISSE

Nous revenons cette semaine sur la très intéressante et originale conférence tenue par l’abbé Milan Tisma en conclusion du premier congrès Summorum Pontificum au Chili, en juillet 2015.

Chapelain de l’association Magnificat, branche chilienne d’Una Voce, don Milan Tisma est aussi le curé de la paroisse Saint-Jean-de-Dieu à Santiago. Il célèbre la messe traditionnelle depuis son ordination, en 1997, par le cardinal Oviedo, alors archevêque de Santiago du Chili. En 1991, alors qu’il se posait la question de quitter le séminaire diocésain, où il était persécuté en raison de son penchant pour la liturgie traditionnelle, Mgr Oviedo – qui venait d’arriver dans l’archidiocèse – l’avait encouragé à demeurer à Santiago, l’assurant de sa compréhension et de sa protection qui, de fait, ne lui manquèrent pas jusqu’à son ordination. L’ordination de l’abbé Tisma fut d’ailleurs la dernière que put célébrer Mgr Oviedo avant sa mort.

C’est donc fort d’une longue et originale expérience que don Milan, qui a connu la messe traditionnelle lors de ses années de collège, grâce à un Père jésuite qui était à l’époque le chapelain de Magnificat, s’est adressé aux participants au congrès Summorum Pontificum de Santiago sur le thème de la célébration de la forme extraordinaire dans le cadre paroissial.

Nous relatons ici les points saillants de cette conférence de don Milan.



M. l'abbé Milan Tisma, chapelain de l'association Magnificat de Santiago du Chili.


I- Récupérer le sens du sacré

Bien avant de devenir le pape du motu proprio Summorum Pontificum, le cardinal Ratzinger expliquait avec constance et clarté pourquoi la crise de l’Église dépend de la façon dont nous traitons la liturgie. Par la suite, il a souvent insisté sur le fait que la perte du sens du sacré constitue un élément fondamental de cette sécularisation qu'il a affronté avec force tout au long de son magistère pontifical.

Parce que l’une des conséquences les plus évidentes et dramatiques de la réforme liturgique est précisément cette perte du sens du sacré, l’abbé Tisma affirme que la redécouverte du sens du sacré doit être l’objectif premier de tout renouveau liturgique paroissial.

Faisant appel à la définition du sacré établie par le théologien luthérien allemand Rudolf Otto (1) comme mysterium tremendum et fascinans, don Milan estime que le retour de l’homme contemporain vers le sacré passe précisément par la rencontre avec le plus parfaitement « effrayant » et « fascinant » des mystères, à savoir l’irruption du Ciel sur la Terre en la personne de Notre Seigneur Jésus-Christ. Quoi de plus effrayant et fascinant pour les mortels que nous sommes que l’Incarnation du Fils de Dieu, Sa Vie, Sa Mort et Sa Résurrection ?

Traditionnellement « Maison de Dieu et Porte du Ciel », comme la Vierge Marie, la liturgie catholique a longtemps été le reflet fidèle de ce grand mystère que représente la descente du Ciel sur la Terre. Hélas, la liturgie moderne a perdu sa capacité d’attraction, son caractère fascinant, en tournant le dos au mysterium tremendum. L’effacement du caractère sacrificiel de la Messe – thème souvent évoqué dans nos lettres, y compris récemment, voir par exemple le discours du cardinal Ranjith au congrès eucharistique indien (lettre 517) ou les 10 raisons de choisir la liturgie traditionnelle exposées par le professeur Kwasniewski (lettre 514) – dans le missel de Paul VI et ses traductions en langue vernaculaire a ouvert la voie à sa négation par de trop nombreux célébrants, qu’ils aillent littéralement jusqu’à danser autour de l’autel ou se contentent de commémorer uniquement le banquet pascal. Or, sans sacrifice, plus de mystère. Ni tremendum ni fascinans.

L’abbé Tisma ajoute en outre que sans mystère, la liturgie cesse d’être épiphanie (manifestation) de la gloire et de la parfaite sainteté de Dieu.

Pour don Milan il est clair que « l’apostolat de la forme extraordinaire peut et doit concourir à la reprise de ce sens du mystère ». Basse, chantée ou solennelle, la messe traditionnelle a tout pour réveiller le sens, donc le désir, du sacré chez nos contemporains. Aux curés de savoir en user à propos pour choquer – au sens médical du terme – leurs ouailles sans toutefois les rebuter.


II- Contribuer à la paix liturgique

À 12 000 kilomètres de Nanterre où est née l’aventure de Paix liturgique, il est un curé pour lequel la célébration in utroque usu, dans l’une comme l’autre forme du rite romain, est un incontestable instrument de paix liturgique. Pour l’abbé Tisma, les curés ont le devoir d’œuvrer à la réconciliation entre les fidèles ; sans exception, par tous les moyens liturgiques à leur disposition, à commencer par l’offre régulière de la forme extraordinaire dans leur paroisse pour ceux qui le souhaitent. Que dire de mieux ?


III- (Re)bâtir une maison commune

Depuis la réforme liturgique, des générations de chrétiens n’ont connu qu’une liturgie dévastée, déformée et superficielle. Ils ont ainsi perdu non seulement la connaissance et le goût du sacré mais aussi leur maison commune, ce que Klaus Gamber appelait l’Heimat, la « petite patrie », le lieu d’origine, le chez-soi, des catholiques.

Cette petite patrie s’est perdue car il n’existe plus deux messes identiques dans tout l’orbe car, d’une église à l’autre, d’un dimanche à l’autre, les prêtres célèbrent comme ils savent, comme ils peuvent, comme ils veulent. Privé de sa petite patrie, le catholique devient un apatride liturgique, un croyant sans lieu sûr où nourrir et reposer sa foi.

« Nous, les curés, affirme l’abbé Tisma, pouvons et devons aider à reconstruire cette petite patrie pour offrir de nouveau un foyer nos fidèles. » C’est là, selon lui, qu’intervient la contribution que les prêtres peuvent apporter à la réforme de la réforme : « Nous pouvons être les acteurs de l’enrichissement mutuel en faisant vivre les deux formes du rite romain l’une à côté de l’autre. »


IV- Agir graduellement

Attention à ne pas répondre à la révolution par la contre-révolution et engendrer du désordre !

L’abbé Tisma n’a aucune hésitation quand il s’agit d’édicter la première règle de l’installation durable et pérenne de la forme extraordinaire en paroisse : la gradualité. Aller trop vite et trop fort est une tentation à refréner car il y a généralement toute une éducation liturgique à refaire auprès des fidèles. Les changements liturgiques devraient être accompagnés d’une catéchèse adaptée. Sur la liturgie elle-même, sa structure, son calendrier, le service de l’autel. Mais aussi sur la musique, les ornements, l’usage du latin, etc.

En outre, peu de paroisses peuvent, du jour au lendemain, retrouver toutes les ressources nécessaires à la célébration de la liturgie traditionnelle puisque celles-ci ont souvent été vendues ou dilapidées lors de l’après-concile.

Un autre principe mentionné par don Milan est celui de la continuité. Citant le professeur Kwasnieski, il invite à profiter du caractère flou des rubriques du nouveau missel pour choisir de faire à chaque fois que possible ce qui apparaît le plus en continuité avec la tradition précédente. Ce principe complète la règle de la gradualité et permet aux fidèles comme aux servants de messe de s’approprier peu à peu la « nouvelle liturgie de Benoît XVI ».


V- Concrètement et visiblement


Don Milan lors d'un des ateliers liturgiques du congrès chilien.
 
Prenant appui sur sa propre expérience, voici les initiatives proposées par l’abbé Tisma aux curés désireux de réorienter leur liturgie pour rendre durablement à Dieu le culte qui lui est dû. La ligne directrice est simple : replacer le Christ au centre de l’attention.

Le sanctuaire doit redevenir le temple du Seigneur et non plus la scène où s’agite le célébrant. Le curé, aidé de son sacristain, doit suivre l’exemple de Benoît XVI et commencer par rétablir la croix et les candélabres sur l’autel. Éventuellement et si c’est possible, il doit reculer l’autel moderne si celui-ci est trop avancé. L’idée est de n’avoir plus qu’un seul et même autel pour offrir aux fidèles une seule et même petite patrie.

L’autel, en outre et comme le rappelle Klaus Gamber, doit être vêtu et revêtu. Dans sa paroisse, don Milan a rétabli l’usage de l’antependium. Cela offre une stabilité visuelle aux fidèles et permet de les accoutumer aux temps liturgiques par le changement de couleur quand cela est possible.

L’étape suivante, une fois le sanctuaire restauré, c’est la célébration versus Deum, à accompagner d’une catéchèse adaptée. Pour sa part, l’abbé Tisma l’avait fait durant l’Avent, à l’occasion d’une nouvelle année liturgique.

Ensuite, l’abbé Tisma propose d’utiliser les temps forts de l’année liturgique pour faire découvrir progressivement la forme extraordinaire aux paroissiens en usant de la gradualité propre de la liturgie traditionnelle – voir nos trois lettres sur « La messe traditionnelle dans tous ses états » qui viennent d'être rassemblées dans un petit ouvrage (2). Dans sa paroisse, don Milan s’est appuyé sur une directive de l’épiscopat chilien datant de 1960, donc applicable au missel de saint Jean XXIII, qui encourage la messe dite « communautaire », en fait une messe basse chantée mais avec un laïc qui guide l’assemblée dans les attitudes de prière et les chants.


VI- Au cours de la célébration

Les conseils qui suivent concernent la célébration de la forme ordinaire. L'abbé Tisma les a exprimés surtout en réponse aux demandes des participants au congrès. Il ne saurait s’agir de règles rigides mais plutôt de suggestions pouvant être adoptées individuellement par chaque prêtre en fonction du cadre paroissial dans lequel il évolue et de sa préparation personnelle.

Voici tout d’abord celles qui regardent les aspects publics de la célébration :
- réciter le credo en latin,
- laisser de côté le signe de paix en semaine,
- favoriser les temps de silence,
- rétablir l’usage de l’encens,
- donner une catéchèse régulière sur la communion,
- développer l'Adoration eucharistique et partant proposer une catéchèse de l'agenouillement.

Et celles qui concernent plus intimement le célébrant :
- préparer les offrandes en silence,
- unir le pouce et l’index après la consécration,
- faire la purification des doigts après la communion avec le vin et l’eau selon la pratique traditionnelle,
- incliner la tête aux mentions des trois Personnes de la Très Sainte Trinité, de Jésus, de Marie, du Pape, du Saint du jour.

Pour les prêtres les plus avancés dans le rapprochement des deux formes du rite romain, qu’ils célèbrent déjà la forme extraordinaire ou souhaitent seulement se familiariser avec elle, don Milan propose enfin les exercices de dévotion privée suivants : réciter le psaume 42 (celui des prières au bas de l’autel) en se rendant de la sacristie à l’autel ; réciter l’Aufer a nobis en montant à l’autel ; réciter les trois prières de communion dans les temps de silence après l’Agnus Dei ; réciter le dernier évangile en quittant l’autel.

Ensuite, rien n’interdit au prêtre de faire usage de la barrette ou du manipule s’il le souhaite.

Ajoutons que, répondant à la question d’un prêtre étranger, don Milan a expliqué que, pour des raisons historiques (en bref : Écône), la célébration de la forme extraordinaire était bien souvent marquée par une forte influence française. Or le Chili est de tradition espagnole. Don Milan s’emploie donc, et l’association Magnificat avec lui, à défendre et promouvoir l’usage espagnol comme, par exemple, la mention du saint titulaire de l’église lors du Confiteor, l’usage de la cucharilla (petite cuillère) pour l’ajout de l’eau au vin du calice, celui de la palmatoria (porte-bougie que tient l’acolyte pendant la communion) ou encore celui d'ornements bleu ciel pour les fêtes de l’Immaculée.

Tous les éléments mentionnés par l’abbé concourent tous ensemble à offrir aux fidèles la plus belle et plus accueillante des petites patries dont le Christ est le seul, unique et éternel souverain.


VII- Qui sont les fidèles ?

En conclusion de sa très riche et originale intervention, l’abbé Tisma a voulu faire le portrait-robot des fidèles qu’il voit, depuis près de 20 ans, s’approcher et s’attacher à la liturgie traditionnelle. Et, ce qui est merveilleux, c’est que ce portrait est proprement universel.

« Il y a tout d’abord les vétérans qui se souviennent de la petite patrie de leur enfance et peuvent réciter la messe par cœur, ont traversé les années de tumulte et en portent les cicatrices mais regardent avec espérance les signes d’une nouvelle paix liturgique ; il y a ensuite les blessés de la nouvelle messe qui ont subi les errances de la liturgie postconciliaire et se sentent privés de foyer ; enfin, viennent les jeunes avides de sacré surfant sur Internet et à la recherche de ce qu’ils appellent "la nouvelle messe de Benoît XVI". Bien sûr, dans chacune de ces catégories, il y a de simples curieux, des aficionados et aussi des fanatiques. Mais, ajoute-t-il dans un sourire, pas plus que dans la forme ordinaire. »

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(1) Dans son ouvrage Das Heilige (1917), disponible en français, Le Sacré, Payot, 1995.

(2) La Messe traditionnelle dans tous ses états. Explication sur les divers types de célébration : messe pontificale, grand-messe, messe basse, Éditions de L’Homme nouveau, collection Paix liturgique, préface de l’abbé Claude Barthe, 30 novembre 2015.

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