Notre lettre 1413 publiée le 11 settembre 2026
L’AUTOSUFFISANCE
DES CHANTRES
DE LA NOUVELLE LITURGIE
La Tribune de Mgr Eychenne publiée dans La Croix, au sein de la rubrique « A vif/l’espace du dialogue » et intitulée Libéraliser la liturgie (ancienne) serait distiller le virus de la défiance, est à elle-seule significative de l’aveuglement volontaire d’une grande partie de la hiérarchie de l’Eglise. Selon l’évêque de Grenoble-Vienne et signataire de ce texte, le grand danger pour l’Eglise de France serait de donner une plus grande liberté à la messe traditionnelle !
A l’entendre, la réforme liturgique aurait été l’occasion d’un formidable enrichissement théologique et spirituel pour l’Eglise universelle. Le nouveau missel romain offrirait un « extraordinaire patrimoine », et s’en priver relèverait d’un entêtement coupable… La désertion généralisée des messes dominicales ne devrait-elle pas, à tout le moins, inviter à davantage d’humilité Mgr Eychenne ? La rupture observée en France dans la transmission des fondamentaux de la foi ne devrait-elle pas conduire les responsables ecclésiastiques à faire plutôt œuvre de lucidité ? Si l’on juge l’arbre à ses fruits (Lc 6, 44), après soixante années de l’éloquent spectacle proposé par la réforme post conciliaire, un inventaire rigoureux et consciencieux de la nouvelle liturgie, plus que jamais, s’impose.
Mgr Eychenne serait-il contre Léon XIV ?
Cette énième tentative de culpabilisation du monde traditionnel venant de la part d’un évêque de France, à quelques semaines de la visite du pape à Paris, Lourdes et Metz n’est pas anodine. Elle suggère surtout qu’une partie de l’épiscopat français n’entend aucunement répondre favorablement à l’apaisement auquel Léon XIV les invitait pourtant, à travers une lettre signée du cardinal Parolin le 18 mars 2026, en leur demandant notamment d’« inclure généreusement les personnes sincèrement attachées au Vetus Ordo ». Non ! Selon Mgr Eychenne, les vertus de la réforme liturgique ne font pas l’ombre d’un doute. Tous devraient les applaudir, et gare à ceux qui auraient les mains trop molles.
Claude Lévi-Strauss sans concession sur la nouvelle messe
L’indomptable père Bruckberger écrivait dans sa Lettre à Jean-Paul II pape de l’an 2000 (Stock, 1979), « La dévastation de la liturgie catholique a atteint de telles proportions qu’elle est perçue par tous, croyants et non-croyants. » Pour appuyer son propos, le dominicain relatait un entretien du quotidien La Croix avec l’ethnologue Claude Lévi-Strauss. Ce dernier, membre de l’Académie Française, grand érudit et non catholique, était invité à analyser le phénomène religieux en Occident, et plus spécifiquement l’Eglise Catholique au regard de cette période d’après-concile. Ce dialogue est daté du 24 janvier 1979. « Si vous voulez me faire parler en ethnologue, je vous dirai que ce qui se passe dans l'Eglise depuis le dernier concile me trouble. Il me semble, vu de l'extérieur, que l’on appauvrit ou que l’on dépouille la foi religieuse (ou son exercice) d’une très grande partie des valeurs propres à toucher la sensibilité, qui n’est pas moins importante que la raison. » Le journaliste réclame alors à Lévi-Strauss de lui donner des exemples. La réponse est on ne peut plus claire : « C’est l’appauvrissement du rituel qui me frappe. Un ethnologue a toujours le plus grand respect pour le rituel. Et un respect d'autant plus grand que ce rituel plonge ses racines dans un lointain passé. (…) J’entends bien que tout rituel doit évoluer. Une société religieusement vivante serait une société capable d’enrichir son rituel. Mais les tentatives de renouvellement – du moins ce que j’en vois quand j’assiste à des messes d’enterrement ou de mariage – ne paraissent pas très convaincantes. » Le Révérence Père Bruckberger d’appuyer ensuite : « La réforme liturgique issue du dernier concile est un fiasco. Un grand savant agnostique s’en dit troublé. Nos évêques, eux, n’en sont nullement. »
Rien de nouveau sous le soleil hélas depuis cet entretien de La Croix avec Claude Lévi-Strauss et la conclusion qu’en tire le père Bruckberger … L’autosuffisance des chantres de la nouvelle liturgie n’a pas faibli. Contre toute évidence, l’entêtement n’est pas où Mgr Eychenne l’affirme. Il lui suffirait de relire quelques sentences du Cardinal Ratzinger/Benoît XVI pour revoir sa copie. A moins que, en donnant tort à l’un des plus éminents témoins du concile Vatican II et de l’application concrète de ses réformes, il donne raison à l’affirmation du père Bruckberger qui avec sa verve significative écrivait à propos de la réforme liturgique : « Même si elle devait entraîner la mort du patient, nos évêques nous forceraient à tenir la bouche ouverte, jusqu’à ce que toute la potion soit avalée. ».
Florilège des réserves du Cardinal Ratzinger/Benoît XVI sur la réforme liturgique
« Le froid que fait passer sur nous la morne liturgie post-conciliaire » La fête de la foi, approches de la théologie de la liturgie, 1981
« Il faut constater que le nouveau missel, quels que soient tous ses avantages, a été publié comme un ouvrage réélaboré par des professeurs, et non comme une étape au cours d’une croissance continue. Rien de semblable ne s’est jamais produit sous cette forme, cela est contraire au caractère propre de l’évolution liturgique. » La fête de la foi, approches de la théologie de la liturgie, 1981
« La liturgie ne naît pas d’ordonnances, et l’une des insuffisances de la réforme liturgique post-conciliaire est sans aucun doute à chercher dans le zèle de professeurs qui, de leur bureau, ont construit ce qui aurait dû relever d’une croissance organique. Un exemple caractéristique à nos yeux de cette manière de faire est la réforme du calendrier… » La fête de la foi, approches de la théologie de la liturgie, 1981
« La prédominance exclusive de la parole, que malheureusement les livres liturgiques officiels eux-mêmes suggèrent quelque peu, est critiquable. » La fête de la foi, approches de la théologie de la liturgie, 1981
« L’ennui que provoque son goût pour le banal et sa médiocrité artistique. » Préface de La réforme liturgique en question, La fête de la foi, approches de la théologie de la liturgie, 1981
« L’appauvrissement effrayant résultant de la mise à la porte de l’Eglise de la beauté gratuite, remplacée par une soumission exclusive à l’utilitaire » Entretien sur la foi, 1985
« Ce qui était autrefois considéré comme le plus sacré – la forme transmise de la liturgie – apparaît d’un seul coup comme ce qu’il y a de plus défendu et la seule chose que l’on puisse rejeter en toute sûreté. » Allocution aux évêques du Chili, le 13 juillet 1988.
« Le résultat de la réforme liturgique n’a pas été une réanimation mais une dévastation. » Préface de La réforme liturgique en question, de Mgr Klaus Gamber, éditions Sainte-Madeleine, 1992
« Ce qui s’est passé après le concile signifie tout autre chose : à la place de la liturgie fruit d’un développement continu, on a mis une liturgie fabriquée. On est sorti du processus vivant de croissance et de devenir pour entrer dans la fabrication. » Préface de La réforme liturgique en question, de Mgr Klaus Gamber, éditions Sainte-Madeleine, 1992
« La banalité et le rationalisme enfantin de liturgies autobricolées, avec leur théâtralité artificielle, laissent de plus en plus apparaître leur grande pauvreté : leur inconsistance saute aux yeux. » Un nouveau chant pour le Seigneur, 1995
Quand Mgr Eychenne laisse entendre que l’univers traditionaliste serait coupable d’une « culture de l’auto référencement et de l’autodétermination », on l’inviterait plutôt à méditer toutes ces citations pour sortir quant à lui de l’autosatisfaction. Chaque année qui passe prouve un peu plus combien la réforme liturgique a été et reste un problème dans ses motifs comme dans sa réalisation. Et il ne faudrait rien faire ?



